Changer d’horizon

Pendant deux jours, le Tour Voile s’est joué dans l’urgence. Un départ, une bouée, une arrivée… puis une nouvelle manche quelques minutes plus tard. Ce dimanche, le temps s’est soudain étiré. À 12 heures, les neuf Figaro Beneteau 3 ont quitté la rade de Cherbourg-en-Cotentin pour la première étape de ralliement de cette 47e édition, direction Saint-Malo via Needles Fairway, au large de la pointe occidentale de l’île de Wight, au sud de l’Angleterre. Devant eux : 226 milles, près de trente heures de navigation, un coefficient 4 qui pourrait peser lourd dans le classement général, deux traversées de la Manche promises à un rythme soutenu, des rafales attendues jusqu’à 30 nœuds à l’approche des côtes anglaises, des courants omniprésents et, pour finir, une arrivée qui pourrait bien se transformer en exercice de haute précision face à la Cité Corsaire. Les régatiers redeviennent marins du large… ou le deviennent pour la première fois. Sur les pontons de Port Chantereyne, cette bascule se lisait jusque dans les sacs embarqués : les shorts des deux premiers jours avaient laissé place aux sous-couches en mérinos, aux bonnets et aux cirés lourds. Le décor change. Le métier aussi.

Le Tour Voile change de rythme

Au-delà de son coefficient, cette première navigation offshore ouvre un tout autre chapitre de la course. Jusqu’ici, les équipages vivaient dans l’instant, concentrés sur des manches de quelques milles où chaque départ remettait les compteurs à zéro. Les voilà partis pour de la haute mer, avec des quarts à organiser, de la fatigue à gérer et une course qui se construira dans la durée. Une autre manière de naviguer, où la vitesse moyenne du bateau et la capacité à rester lucide compteront autant que les coups tactiques. Ce changement de registre enthousiasme une bonne partie de la flotte, à commencer par les habitués du circuit Figaro Beneteau. « Cette première étape marque un vrai changement de dimension », a souri Paul Loiseau (Région Bretagne – CMB Espoir) peu avant de larguer les amarres. « C’est un exercice qui correspond parfaitement aux qualités de notre équipe. Les longues étapes sont particulièrement importantes sur le Tour Voile et nous avons hâte de nous exprimer dans ce format. »
Ce premier ralliement révèle aussi l’une des plus belles facettes du Tour Voile : sa capacité à faire grandir les talents. Pour plusieurs équipiers engagés cette année, cette étape constituera leur première véritable expérience du large en course. Une formidable école ! À bord de digiLab x RORC, cette philosophie fait pleinement partie du projet. « Le Tour Voile est avant tout une aventure de formation », a rappelé Oakley Marsh. « Notre objectif est de prendre du plaisir, d’apprendre un maximum et de permettre à des jeunes marins d’acquérir une expérience qui leur servira pour la suite de leur parcours. » Même enthousiasme du côté de La Réunion, où Eve Durbant découvre le Tour Voile… directement par cette étape offshore. « J’ai vraiment hâte d’y être. Nous avons beaucoup préparé ce rendez-vous. Maintenant, il ne reste plus qu’à mettre tout cela en pratique sur l’eau », a-t-elle confié ce matin.

D’abord envoyer… avant de retrouver la finesse

Le parcours lui-même illustre parfaitement cette évolution. Sa première moitié devrait d’abord privilégier la vitesse. Les deux traversées de la Manche s’annoncent rapides, avec un vent qui devrait progressivement monter jusqu’à souffler autour de 30 nœuds à proximité de l’île de Wight. Les équipages chercheront avant tout à faire parler le potentiel de leurs Figaro Beneteau 3. Reste qu’en Manche, la ligne la plus courte n’est jamais forcément la plus rapide. Entre les rails des cargos, les renverses de courant et les effets de marée, chaque trajectoire devra être soigneusement construite. « En voile, les tout droit ne sont jamais tout droit », a commenté avec justesse Eve Durbant.  Une formule qui résume parfaitement les enjeux de cette première moitié de parcours. Alexandre Carlo (LGC Sailing – Bretagne Plaisance) en est convaincu : « Il faudra trouver le bon compromis entre la vitesse du bateau, les angles et les renverses pour être au bon endroit au bon moment. Le courant sera l’un des facteurs déterminants de cette étape. »

 

Quand la vitesse ne suffira plus

Mais les écarts ne se creuseront peut-être pas là où on les attend. Après les grandes glissades de la Manche, le vent devrait progressivement faiblir à l’approche des côtes malouines. Les équipages devront alors changer de logiciel. Finie la recherche permanente de vitesse : place à la patience, à la lecture du plan d’eau et aux choix tactiques. C’est peut-être là que la compétition basculera une dernière fois. Une boucle d’une trentaine de milles est prévue au large de Saint-Malo afin de caler au mieux l’arrivée de la flotte sur l’ouverture du sas, programmée lundi à 19 h 25. Son tracé pourra toutefois être adapté, voire raccourci, en fonction des conditions et de l’avancée de la course. « Le début sera assez rapide, mais la fin de course s’annonce beaucoup plus technique », a analysé Margot Vennin (PAPREC by Normandy Inshore Program). « Les trente derniers milles demanderont de bien rebrancher les cerveaux pour retrouver toute la lucidité nécessaire afin de faire les bons choix. » Même mise en garde du côté de Paul Loiseau : « Si la boucle est maintenue, il faudra savoir se remobiliser alors que Saint-Malo sera juste devant nous… mais que tout restera encore à faire. Un piège classique ! »

Cette arrivée aura aussi une saveur particulière pour certains concurrents. À bord de LGC Sailing – Bretagne Plaisance, tout l’équipage retrouvera alors son port d’attache. « C’est un peu le retour à la maison », a indiqué Alexandre Carlo. « Nous avons évidemment envie de bien faire dans notre « jardin ». Mais connaître le plan d’eau ne garantit rien. Au contraire, c’est parfois justement parce qu’on le connaît bien que l’on peut se faire piéger. » Pour Maïwenn Deffontaines (Dunkerque – Kiloutou), l’émotion sera plus personnelle encore. C’est à Saint-Malo qu’elle a découvert la voile, en Optimist puis en planche à voile. « Revenir par le chenal, passer le Grand Jardin et retrouver ma famille, ce sera forcément un moment particulier. »

Pendant deux jours, le Tour Voile avait appris aux équipages à naviguer vite. Il leur faudra désormais accepter de laisser le temps travailler avec eux.