Après avoir quitté Plérin hier en fin de matinée, les neuf équipages du Tour Voile ont rapidement compris que cette troisième étape de ralliement ne se jouerait ni à la vitesse pure, ni à la puissance, mais à la précision. En Bretagne nord, quelques dizaines de mètres suffisent parfois à séparer ceux qui avancent de ceux qui reculent. Une côte, un caillou, une renverse, un contre-courant… et la hiérarchie bascule. Trégastel hier soir, l’île de Batz ce lundi matin : sans la moindre marque de parcours, le littoral breton s’est chargé lui-même de fabriquer les principaux juges de paix de cette étape. À l’avant, Région Bretagne – CMB Espoir et La Réunion ont su trouver les bonnes ouvertures. Derrière, certains ont vu leur trace GPS dessiner d’étranges arabesques… quand elle ne s’est pas transformée en véritable rond sur la cartographie. Beaucoup ont finalement dû jeter l’ancre pour éviter de repartir en arrière. Une image qui résume parfaitement cette étape où, plus que jamais, chaque mètre gagné vaut son pesant de milles… et, potentiellement, de points à l’arrivée.
Quand la côte devient une marque de parcours
C’était précisément le scénario imaginé par Yann Chateau. Le directeur de course avait volontairement choisi de ne placer aucune marque de passage obligatoire en Bretagne nord, laissant les équipages composer avec le relief, les courants et les effets de côte. « C’est toute la richesse de ce terrain de jeu », explique-t-il. « Dans du petit temps, certaines zones deviennent naturellement des passages à niveau capables de couper la flotte en deux. C’est exactement ce qui s’est produit à Trégastel. » À cet endroit, ceux qui franchissent la pointe au bon moment peuvent ensuite se glisser au ras des cailloux, dans une zone où le courant faiblit nettement. Les autres se retrouvent immédiatement aspirés vers l’arrière. « Au plus près de la côte, il pouvait rester environ un nœud de courant. Quelques centaines de mètres plus au large, on dépassait parfois les trois nœuds. Sans vent, c’est énorme. » Le verdict a été sans appel. Région Bretagne – CMB Espoir et La Réunion sont passés dans le bon tempo. Derrière eux, la quasi-totalité de la flotte s’est retrouvée bloquée, contrainte de mouiller pour ne pas voir plusieurs heures de course s’effacer sous l’effet du courant. Pendant ce temps, la cartographie défiait toute logique. Certains bateaux semblaient hésiter, dessinaient des boucles improbables ou de parfaits cercles avant de retrouver un semblant de trajectoire. Un spectacle presque surréaliste… mais parfaitement logique lorsque le flot devient plus fort que le vent.

Le prix d’un mauvais tempo
Au lever du jour, le même scénario s’est rejoué à l’île de Batz. Cette fois, Région Bretagne – CMB Espoir, La Réunion et le reste du groupe de tête ont réussi à franchir le passage juste avant la renverse. En revanche, CER – Ville de Genève et APCC Centre de Formation sont arrivés quelques instants trop tard. « Ils vont probablement rester bloqués contre le courant pendant plusieurs heures », confirme Yann Chateau. « Les autres sont passés vraiment tout juste avant le changement de marée. Là encore, quelques dizaines de mètres ou quelques minutes ont fait toute la différence. » Une sanction qui paraît presque disproportionnée au regard des écarts observés sur l’eau. Une poignée de longueurs de bateau suffisent parfois à fabriquer plusieurs heures d’écart lorsque le courant prend le contrôle de la partie. Et la suite ne s’annonce guère plus simple. « Nous allons probablement vivre une matinée assez lente avant qu’une petite brise thermique ne permette aux bateaux de repartir cet après-midi. »

Chaque mille compte désormais
Dans ces conditions, impossible de calculer. Le petit temps annoncé sur la zone de course continue de ralentir considérablement la progression des Figaro Beneteau 3, tandis que les courants dictent encore leur loi. Chaque mètre grappillé aujourd’hui pourrait peser très lourd, aussi bien au classement que dans la lutte contre le temps. Sur un parcours de 118 milles, la ligne d’arrivée ferme en effet 5 h 54 après le premier concurrent. Une limite qui pourrait devenir un véritable sujet si les petits airs persistent jusqu’à la pointe Bretagne et condamner certains équipages à terminer hors temps. C’est précisément pour cette raison que Yann Chateau se laisse encore toutes les options ouvertes. Si le parcours est maintenu jusqu’à Camaret-sur-Mer, les premiers Figaro Beneteau 3 ne sont, au mieux, attendus qu’en fin de journée. D’ici là, la flotte aura encore bien des pièges à déjouer dans une mer d’Iroise où le vent demeure timide, mais où le courant, lui, ne fait aucun cadeau. Une chose est sûre, en revanche : les plus grands écarts ne naissent pas toujours des plus grands choix. En Bretagne nord, ils se construisent parfois à quelques longueurs près.
