Les cirés n’avaient pas fini de sécher. Les voiles non plus. Qu’importe : le Tour Voile, lui, avançait déjà. Quelques heures seulement après avoir bouclé la première étape de ralliement entre Cherbourg-en-Cotentin et Saint-Malo, les neuf équipages de cette 47e édition étaient de retour sur l’eau pour enchaîner quatre parcours construits, avant un côtier de 22 milles entre la Saint-Servantine et Fort La Latte. Un véritable marathon, dans la plus pure tradition d’une épreuve où les transitions n’existent pas. Sur les parcours construits, Dunkerque – Kiloutou s’est montré le plus incisif, avec trois victoires. Mais c’est Région Bretagne – CMB Espoir, le plus constant et vainqueur du côtier, qui s’est adjugé le Grand Prix Bretagne Plaisance tout en confortant sa place de leader du classement général provisoire.
Une hiérarchie toujours aussi serrée avant une ou deux nouvelles manches en baie, puis une deuxième étape offshore de 180 milles entre la Cité Corsaire et Plérin, dès demain.
Du large aux bouées… sans reprendre son souffle
Le Tour Voile possède un talent rare : faire oublier ce qui vient tout juste de s’achever. Hier soir, les équipages terminaient une étape de ralliement exigeante, rangeaient le matériel, réarmaient les bateaux et tentaient de grappiller quelques heures de sommeil. Ce matin, retour sur l’eau et changement complet de logiciel. D’un coup, les longs bords du large cédaient la place aux enchaînements de manœuvres et aux duels de vitesse. Un tel grand écart exige autant d’énergie sur l’eau que de rigueur à terre. « Le rythme est très intense, mais c’est aussi ce que nous venons chercher sur le Tour Voile », sourit Lorenzo Palazzi (La Réunion). Pour tenir une telle cadence, chacun comprend vite que les points ne se gagnent pas uniquement entre deux bouées. « Dans ces moments-là, on mesure surtout la valeur de l’équipe à terre. Quand nous rentrons, tout est déjà prêt : les repas, la préparation du bateau… Nous pouvons prendre une douche, dormir quelques heures et repartir. Sans cette organisation, il serait impossible de tenir un tel enchaînement. Le Tour Voile ne se gagne pas uniquement sur l’eau. Toute la préparation à terre compte aussi énormément. »
Les équipages tournent, se relaient, répartissent les tâches et optimisent chaque minute disponible. Pendant que certains ferment les yeux, d’autres vérifient le matériel, préparent les voiles ou anticipent déjà le programme du lendemain. Sur le « Tour », la performance commence bien avant le signal d’avertissement. Et ce mardi, certains n’ont pas perdu de temps pour le démontrer.

Dunkerque accélère, la Bretagne répond
Dès les premiers parcours construits, Dunkerque – Kiloutou a donné le ton. Les Nordistes ont enchaîné trois victoires grâce à une belle maîtrise. « Nous avons été très consistants sur les trois premières manches : de bons départs, de bonnes manœuvres, de la vitesse… tout s’est plutôt bien enchaîné », a résumé Arthur Meurisse. Le skipper sait pourtant que sur le Tour Voile, rien n’est jamais acquis. Une erreur sur le premier bord de près a obligé son équipage à repartir au combat lors du côtier. « Nous avons dû cravacher pour revenir. Au cap Fréhel, nous sommes arrivés avec davantage de vitesse alors que plusieurs bateaux étaient quasiment arrêtés. Cela nous a permis de reprendre deux ou trois places et de terminer troisièmes ». Avec un tel score, le team peut légitimement penser avoir réalisé la meilleure opération du jour. Au moment de faire les comptes, cependant, c’est une autre équipe qui tire le plus beau bénéfice de cette journée.
La régularité finit par faire la différence
La recette des Bretons n’a pas tenu à un coup d’éclat, mais à leur capacité à rester performants d’un bout à l’autre du programme. Une navigation propre, très peu d’erreurs et une belle lecture du plan d’eau leur ont permis de remporter le Grand Prix Bretagne Plaisance tout en consolidant leur place en tête du classement général. « Nous avons surtout réussi à être très réguliers dans notre manière de naviguer », a analysé Tom Goron. « Nous avions une bonne vitesse, nous avons très peu commis d’erreurs et nous sommes restés propres dans les manœuvres comme dans les trajectoires. Le matin, avec un vent assez instable, il fallait surtout bien lire le plan d’eau. Ensuite, les dernières manches se sont davantage jouées sur les départs et la vitesse pure. Les Dunkerquois ont été très forts dans ce domaine. Mais, sur l’ensemble de la journée, nous avons réussi à rester performants partout. » Cette capacité à éviter les fautes a fini par peser lourd. Le côtier en a offert la meilleure illustration. Les Bretons ont pris les commandes dès le premier bord de près, conscients que l’essentiel se jouerait dès cette première remontée au vent. « Nous avions bien préparé ce premier tronçon. Nous savions que c’était là que la course allait vraiment se jouer. Une fois devant, les choses sont alors devenues un peu plus simples. On pouvait dérouler notre jeu. »
Une victoire sur le côtier, une journée parfaitement maîtrisée et les commandes du classement conservées : difficile d’imaginer meilleure opération.

Deux points… et tout reste à faire
Au classement général provisoire, Région Bretagne – CMB Espoir possède deux petits points d’avance sur Dunkerque – Kiloutou, tandis que PAPREC by Normandy Inshore Program complète le podium. Autrement dit : personne n’a encore pris l’ascendant. Le Tour Voile ressemble de plus en plus à un marathon où chaque journée se court comme un 100 mètres.
Dès demain matin, les équipages disputeront un ou deux parcours construits avant de s’élancer, entre 13h et 14h, pour la deuxième étape offshore de cette édition. Au programme : 180 milles entre Saint-Malo et Plérin, via Le Fouet et Le Videcoq. Une bascule de format, une nuit en mer, puis un autre Grand Prix dès le lendemain. Sur le Tour Voile, le plus difficile n’est pas seulement de naviguer vite. C’est de réussir à repartir chaque matin avec la même envie, la même lucidité et la même intensité. Arthur Meurisse en sourit déjà : « Là, il faut se remettre directement dedans. Un peu de préparation, un bon repas, un gros dodo… et ce sera la recette du bonheur pour demain. » Une recette qui paraît presque trop simple. Mais à ce stade de la course, elle vaut déjà très cher.
